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Entrepreneur : je change de région, ma boite aussi !

Cadre de travail, coût du logement et des bureaux, vie familiale... Pour un entrepreneur, les raisons de déménager son entreprise (dans une autre ville, à la campagne, à la mer...) ne manquent pas. En pratique, ce choix peut s'avérer pourtant plus complexe qu'il n'y paraît et impose plusieurs bonnes pratiques.

“Avec ma femme, nous voulions offrir à nos enfants la vie que j’avais eue moi-même. C’est-à-dire grandir dans un environnement épanouissant, avec de l’espace”. Voilà bientôt deux ans que Xavier Barthélémy a quitté Asnières pour s’installer dans un corps de ferme “à la qualité de vie inégalable” dans l’Oise, à côté de Senlis. À la tête de l’entreprise Charlestine – qui restaure de vieux postes radio des années 60 et 70 pour les transformer en enceintes connectées – il a installé son bureau et son atelier dans sa demeure. S’il s’est éloigné géographiquement de sa clientèle parisienne – qu’il livre lui-même – il se félicite des économies de loyer réalisées, sans commune mesure avec ce qu’il déboursait lorsque sa société était basée à Asnières. Emmanuel Petit a également raisonné ainsi. Lui qui a créé la chaîne d’hôtels écologiques Eklo en 2014 avait “toujours rêvé de repartir en province”. En 2017, il franchit le pas. “Nous construisions un hôtel à Bordeaux, j’avais peu de personnel, c’était le bon moment. J’ai voulu implanter le siège dans nos propres locaux. Nous étions amenés à grossir et les loyers parisiens seraient devenus trop importants”, resitue-t-il. Pourquoi Bordeaux, alors qu’il n’en est pas originaire ? “Je suis amené à beaucoup bouger. Il fallait un lieu agréable et bien desservi, disposant d’un aéroport avec lignes low-cost.”

Plusieurs raisons de faire ses cartons

Selon un sondage OpinionWay, 70 % des parisiens envisagent de quitter Paris d’ici cinq ans. Parmi eux, sans doute, quelques entrepreneurs. Passeront-ils pour autant à l’acte ? Rien n’est moins sûr. En réalité, le fait de déménager son entreprise à plusieurs centaines de kilomètres reste une décision radicale et rare. Et bien entendu, elle est plus complexe à mettre en oeuvre pour une PME de plusieurs dizaines de salariés que pour une jeune boîte de six mois d’ancienneté qui compte deux cofondateurs et un stagiaire. Contrairement aux apparences, ce choix est d’ailleurs rarement motivé par le simple confort de vie du chef d’entreprise. “Ce qui peut engendrer un déménagement ? Au-delà de la quête de diminution des charges, bien souvent : un changement d’activité de l’entreprise, ou sa croissance, analyse Jean-François Lécole, fondateur de Katalyse, cabinet de conseil en stratégie et développement des PME. Les start-ups se créent souvent dans les grandes villes, mais vient un moment où se pose le problème de la fabrication à grande échelle d’un produit : une usine ne se crée pas dans le dixième arrondissement. Parfois, il est bon de se rapprocher de son lieu de production.”

Se rapprocher d’un pôle d’excellence dans son domaine

Sans même évoquer le fait que certaines régions touchées par le chômage proposent des subventions parfois très intéressantes aux entreprises qui viendraient créer de l’emploi chez elles, un autre facteur majeur entre en considération. La perspective d’implanter sa société dans un écosystème favorable, à même de mieux répondre à ses besoins : bassin de main d’œuvre, université renommée, laboratoires et centres de recherche spécialisés à proximité…  Il existe en effet en France des pôles dédiés à certaines activités, qui sont autant de terreaux propices au développement des entreprises et à l’extension de leur influence. Voilà pourquoi une jeune PME dans l’aéronautique pourra se sentir attirée par Toulouse, alors qu’une start-up de biotech regardera du côté de Nantes.

C’est dans cette logique que Philippe Bastide et ses cofondateurs ont pris la décision d’implanter leur siège social du côté de Strasbourg, même s’ils ont toujours des bureaux à Malakoff. Dianosic, qui développe des dispositifs médicaux dans le domaine ORL, a été créée en juillet 2017. “Nous sommes Parisiens mais la question de la délocalisation s’est posée assez vite, en raison de la qualité de l’accompagnement aux entreprises du secteur des Medtech dans le Grand Est, justifie-t-il. Strasbourg est jumelée avec Boston, qui est la plateforme mondiale du secteur. Des échanges se structurent, des partenariats peuvent se nouer. Ce n’est pas pour demain, mais c’est une porte d’entrée si un jour nous voulons arriver sur le marché américain”. Il cite également en exemple la facilité avec laquelle des tables rondes avec des acteurs locaux peuvent se monter, chose impensable dans la capitale. À l’époque pourtant, leur société était lauréate Wilco, l’accélérateur francilien de start-ups, et était de fait éligible à l’obtention d’un prêt de 100 000 euros. Autant dire que la résolution fut mûrement réfléchie. “Nous avons privilégié la qualité de l’écosystème et de l’accompagnement strasbourgeois”, insiste Philippe Bastide. Mieux, au moment de négocier l’implantation de son hôtel avec Bordeaux Métropole Aménagement, Emmanuel Petit se rappelle “le fait de dire que j’étais prêt à déménager dans la région a facilité les accords, notamment parce que j’allais embaucher des gens du coin.”

Déménagement : des formalités à ne pas négliger

Si changer la domiciliation de son entreprise peut être source de croissance, sauter le pas implique quelques formalités. Administratives, d’abord. Il convient de déclarer le changement de siège au greffe du tribunal de Commerce ou au Centre de Formalités des Entreprises, en publiant l’avis sur un journal d’annonces légales dans les deux régions concernées. “Ces changements de statuts s’opèrent via un expert-comptable ou un avocat, précise Jonathan Elgrably, expert-comptable associé du cabinet Fintek. C’est le greffe qui se charge d’en informer le service des impôts compétents. Pour les délais, il faut compter en général une dizaine de jours”. Qui dit changement de région, dit changement de SIRET. Par son fonctionnement très sectorisé, qui plus est soumis au prélèvement mensuel (et non annuel), l’URSSAF est un organisme particulier. Xavier Barthélémy se souvient notamment d’un couac subi lorsqu’il a déménagé Charlestine dans l’Oise: “L’URSSAF Île-de-France continuait à me réclamer mes cotisations, alors que je les versais régulièrement à l’antenne à laquelle j’étais nouvellement rattaché. Ils n’avaient pas été prévenus ! J’ai reçu un appel lunaire où l’on m’a réclamé plusieurs milliers d’euros. Tout a fini par rentrer dans l’ordre mais ce fut chronophage”. Pour éviter pareille mésaventure, Jonathan Elrably conseille au gestionnaire de paye (qui parfois est l’expert-comptable lui-même) de se rapprocher directement du nouvel URSSAF afin d’y être affilié.

 

Veiller au bien-être des collaborateurs

Quant au personnel, les cas de salariés suivant leur employeur d’une région à l’autre restent rarissimes. Il convient donc d’entamer un dialogue très en amont pour trouver une solution pour chacun. Si le contrat ne prévoit pas de clause de mobilité, les collaborateurs doivent être licenciés, “ce qui leur ouvrira les droits aux allocations chômage”, précise l’expert-comptable.  Quoi qu’il en soit, tout déménagement génère au niveau humain de grandes problématiques. Pas un hasard si les entreprises les plus enclines à déménager sont, à l’image d’Eklo ou Dianosic, jeunes et avec peu de salariés. Valérie Dubouloz, qui conseille des entreprises via son cabinet VD Consulting, estime que la clef se situe dans l’accompagnement. “Pour que cette transition se passe bien, il est conseillé aux entreprises d’aider à la reconversion de leurs forces vives. Comment ? En finançant des formations, par exemple, ou en travaillant avec les agences Pôle Emploi locales. Afin que, sur les mois qui précèdent le déménagement, la productivité ne pâtisse pas d’une potentielle baisse de motivation d’employés se sachant délaissés”. Selon elle, rien de pire qu’une équipe apprenant la nouvelle par des biais détournés, ce qui nourrirait un sentiment de défiance. “Il faut avertir les collaborateurs en amont du projet via le Comité d’Entreprise et les représentants du personnel. Si jamais certains acceptent de suivre la société à plusieurs centaines de kilomètres, il faut également les assister dans leur recherche de nouveau logement”, appuie la consultante.

Faire son trou dans sa région d’adoption

Et puisqu’un déménagement réussi n’est pas qu’une question de logistique et de paperasse maîtrisée, reste enfin à se fondre dans le tissu économique local. Pas évident lorsque l’on débarque dans une zone où l’on n’a ni repère, ni réseau. De l’avis de ceux qui ont déjà déménagé, la première chose à faire est de se rapprocher des acteurs institutionnels locaux – Chambres de Commerce et d’Industrie, agences de développement, antennes du Medef – et de se présenter à eux. “Il ne faut pas non plus avoir peur de rencontrer ses concurrents, bien au contraire”, note Jean-François Lécole, de Katalyse, qui conseille également de faire appel à des prestataires locaux. “Les entreprises ont le réflexe de conserver leurs habitudes, elles n’aiment pas changer ce qui fonctionne, mais elles ont tort, affirme le consultant. Si vous déménagez à Montpellier, vous n’allez pas aller chez le dentiste à Paris”. Ne pas hésiter non plus à aller taper à la porte des clubs de dirigeants d’entreprise. De même, il existe plusieurs réseaux d’alumni des grandes écoles dans les métropoles françaises. “Organiser une soirée d’inauguration des nouveaux locaux permet de nouer des relations. Ne pas oublier d’y inviter la presse quotidienne régionale, qui a du poids au niveau local”, suggère Valérie Dubouloz. Enfin, tout comme il est bienvenu d’intégrer les équipes au processus opérationnel du déménagement, la connexion au nouveau bassin économique et le réseautage ne doivent pas être l’apanage du seul chef d’entreprise, d’après Jean-François Lécole : “Je préconise d’impliquer les différentes forces vives du management dans le relationnel : directeur commercial, directeur d’usine. Une toile est de meilleure qualité lorsqu’elle est tissée à plusieurs mains”. Des efforts qui, en règle générale, finissent par payer. Aucun entrepreneur interrogé pour cette enquête ne nous a avoué regretter aujourd’hui son choix. Candidats au grand départ : à vos cartons, prêts, partez !