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Femmes, entrepreneures, et alors ?

Femmes et entrepreneures. Longtemps, la combinaison des deux termes n'allait pas de soi. En 2000, seulement 33 % des créateurs d’entreprises étaient ainsi des créatrices. Mais depuis quelques années, la part des entrepreneures augmente sensiblement et leurs entreprises affichent des performances encourageantes. La bataille en faveur de l'entrepreneuriat féminin serait-elle donc gagnée ? Pas si vite ! Il reste encore quelques barrières à faire tomber... et de nombreuses vocations à susciter.

Raphaëlle D’Ornano l’avoue elle-même : elle est un cas un peu extrême. Gérante d’un cabinet de conseil aux investisseurs, lancé il y a cinq ans, elle mène vie professionnelle et vie privée d’une main de maître, grâce à un planning parfaitement huilé. “Je suis entrée dans une logique de priorisation et de rationalisation de mon emploi du temps. Je filtre énormément et je refuse tous les rendez-vous, personnels ou professionnels, que je juge non essentiels. Je suis très heureuse dans mon travail, mais je conçois que ça ne fasse pas rêver mes employés ou mes homologues qui hésiteraient à lancer leur activité”. Selon les chiffres officiels, le nombre de femmes plongeant dans le grand bain de l’entrepreneuriat a tout de même doublé entre 2012 et 2015, si bien que cinq ans plus tard, Paris se situe désormais en huitième position dans le classement mondial des villes dans lesquelles les femmes entreprennent le plus.

“J’ai le sentiment que les choses progressent et que les difficultés auxquelles les femmes étaient confrontées dans certaines professions, notamment l’entrepreunariat, disparaissent progressivement, confirme Caroline Gaye, Présidente d’American Express France. Volonté, engagement et ambition caractérisent cette nouvelle génération de jeunes cheffes d’entreprises. C’est le signe que l’évolution va dans le bon sens !” Aujourd’hui, quatre créateurs d’entreprise sur dix en France sont des femmes. C’est mieux qu’il y a dix ans, c’est le signe d’une certaine évolution des mœurs et de la société, même si c’est un chiffre qui doit être pondéré. “Cette donnée intègre les créations de micro-entreprises ou entreprises unipersonnelles, ce qui n’est pas tout à fait la même chose qu’être employeur”, tempère ainsi Claire Saddy, cheffe d’entreprise, vice-présidente du réseau Les Premières et à la tête d’un incubateur qui accompagne les jeunes entrepreneures. La lyonnaise tient à rappeler que dans la population française, 3 % seulement des femmes créent leur boîte, alors que cela concerne une femme sur dix aux Etats-Unis. “La culture entrepreneuriale y est plus importante, mais c’est aussi quelque chose qui est inculqué dès l’école : il y a beaucoup de prise de parole orale, l’éducation dispensée donne confiance aux jeunes filles”, note-t-elle.

 

Le syndrome de l’imposteur

La confiance, ou plutôt son insuffisance, c’est justement la notion qui revient en boucle pour justifier ce déséquilibre, plus que le simple “sexisme” d’un monde du travail et des affaires dominé par les hommes. Cette peur de se lancer est le résultat de décennies de pratiques éducatives bridant les femmes. “Créer une société est un acte risqué, courageux. Il faut avoir foi en soi, reprend ainsi Claire Saddy. C’est difficile pour tout le monde, mais encore plus pour une femme à qui on a enseigné dès le plus jeune âge de ne pas prendre de risques, qu’il faut être prudente. Une femme avec de l’ambition, c’est mal vu”. Depuis son incubateur, elle constate que les jeunes entrepreneures peuvent avoir tendance à se poser trop de questions et elle les incite à faire sauter ce plafond de verre : oui, elles ont les compétences. Ne reste qu’à s’en persuader. “Les hommes sont plus va-t-en-guerre, bien souvent avec des projets moins bien ficelés”.

Les premiers obstacles au développement de l’entrepreneuriat féminin seraient donc les freins socio-culturels, et par extension, les limites que s’imposent les femmes elles-mêmes. “J’appelle ça le syndrome de l’imposteur, celui qui veut que l’on soit intimement persuadé d’usurper son poste, de ne pas mériter sa place, pointe ainsi Ludivine Lemarié, experte en leadership féminin, qui coache des cheffes d’entreprises et managers. Je travaille beaucoup là-dessus, car les femmes ont tendance à s’auto-saboter”. Sa principale mission auprès de ses clientes est donc de faire sauter le négativisme qui les entoure. Selon elle, on a tendance à penser que c’est l’assurance que l’on dégage qui fait passer à l’action. “Or, c’est l’inverse : passer à l’action booste l’estime de soi”, assure l’experte.

 

 

Des réseaux pour ne pas se sentir isolée

À ce titre, intégrer un réseau d’entrepreneures, que le projet en soit à un stade embryonnaire ou plus avancé, permet à celles qui s’interrogent de pouvoir échanger et s’appuyer sur l’expérience des autres. Comment combiner emploi du temps d’entrepreneure et vie personnelle ? Comment convaincre un board d’investisseurs 100 % masculin de me financer ? “De nombreuses structures et associations soucieuses d’accompagner les cheffes d’entreprise existent en France, rappelle Claire Saddy. Elles militent pour une plus grande visibilité des femmes dans la vie sociale ou économique. Ces réseaux dédiés permettent de nouer des contacts mais aussi de répondre à leurs problématiques de manière personnalisée. Lancer son affaire est engageant : il ne faut pas s’isoler”.

Une mobilisation qui passe aussi par l’univers des incubateurs, à l’image des initiatives menées par le campus parisien de startups Station F. “La diversité a toujours été l’une de nos valeurs fondamentales explique Roxanne Varza, Directrice de Station F. Nous comptons désormais plus de 45% d’entreprises créées par des femmes dans cinq de nos programmes de démarrage et plus d’un tiers de nos résidents sont des femmes. Nous voulons aller de l’avant en organisant des événements comme ‘F For Femme’, un événement de classe mondiale sur l’entreprenariat féminin et en promettant les meilleures pratiques pour construire un écosystème plus inclusif”. Une ambition qui se concrétise également par un programme mentorat dédié à dix femmes entrepreneurs du campus : le female founders fellowship.

Partenaire stratégique du Women’s Forum depuis deux ans, American Express – où 53 % des postes de cadres sont occupés par des femmes – s’engage également dans l’accompagnement des entrepreneures. “Nous avons à cœur de les épauler dans leur quotidien. C’est un enjeu particulièrement important lorsqu’on connaît la charge mentale liée au fait d’être chef d’entreprise, d’autant plus lorsqu’on est une femme, expose Caroline Gaye. C’est ce que nous nous attachons à faire à travers notre promesse du “Powerful backing” : permettre aux entrepreneures de développer leur business, tout en leur fournissant l’ensemble des services nécessaires à la bonne gestion de leur entreprise”. Dans une autre perspective, la société lance, en février 2020, son Projet Ambition, une initiative mondiale qui a vocation à encourager l’ambition des femmes, en leur offrant le soutien et les outils nécessaires à leur réussite professionnelle.

 

De l’importance des role models

Anaïs Jeantet, 34 ans, à la tête de la société d’agriculture urbaine Ma Ville Verte, confirme que la confiance en ses capacités est l’une des clefs primordiales de la réussite. La jeune femme a effectué cinq ans de salariat avant de monter son affaire. Comme beaucoup d’entrepreneures, son moteur, ce fut le sens, l’envie de faire quelque chose d’utile. Elle se souvient d’avoir longtemps hésité, se fixant des barrières invisibles. “J’étais victime de ce que j’appelle les croyances mutantes : ‘je ne suis pas capable, je n’ai pas les compétences techniques, etc.’ Le problème était la vision que j’avais de moi-même”. Si cette vision est issue des fondements de la société, en revanche, sur le terrain on ne l’a pas empêché d’avancer. “Il y a peu de cas où l’on m‘a prise de haut parce que j’étais une femme entrepreneure”. La salariée en quête de sens d’autrefois a laissé place à une patronne épanouie, heureuse de travailler dans un secteur qui lui tient à cœur. Comme beaucoup, ce qui l’a motivée à faire le grand saut fut de pouvoir s’appuyer sur des exemples concrets de femmes qui réussissent.

Pour gagner en volume, l’entrepreneuriat féminin doit donc s’appuyer sur des figures inspirantes. Les succès de Céline Lazorthes (Leetchi) ou Catherine Barba ne sont plus à présenter et ont fait d’elles des role models au niveau national auxquelles certaines apprenties entrepreneures s’identifient. L’objectif est que ce schéma se duplique à plus petite échelle, afin de développer la base de la pyramide. Et ça fonctionne ! Ainsi, devant le succès de Ma Ville Verte, deux sœurs de l’entourage d’Anaïs Jeantet se sont mises en tête de franchir le pas : “elles m’ont confié que le fait d’avoir constaté que c’était possible, via mon parcours, leur a fait prendre confiance en elles”, admet la jeune femme. En attendant que ces dernières créent à leur tour des vocations, Claire Saddy revient sur l’enjeu que représentent ces exemples. “J’ai créé ma boîte il y a 12 ans. Depuis, au moins un tiers de mes amies sont devenues cheffes d’entreprise à leur tour, c’est incroyable. Et moi-même, j’avais suivi ce modèle. Ce qui inspire le plus, c’est de voir à quel point les femmes à la tête de sociétés sont épanouies et passionnées”.

Dans ses sessions de conseil, elle incite les femmes à aborder ouvertement leur réussite, leur chiffre d’affaires ou leur nombre de salariés tels leurs homologues masculins. Ceci pour trois raisons : afin qu’elles s’affirment, que le succès de femmes à la tête d’entreprises s’ancre dans les mœurs comme quelque chose de normal et qu’elles transmettent le virus auprès d’entrepreneures de demain.

Financement : le grand défi pour demain

Si les progrès mesurés ces dernières années ont de quoi susciter l’optimisme, tout n’est pas encore rose. Les femmes qui lancent un projet ont en effet toutes les peines du monde à séduire les investisseurs et obtenir des financements. “Le vrai plafond de verre, c’est l’argent, ose ainsi Marie Eloy, Présidente de Bouge Ta Boîte et à la tête du réseau d’entraide Femmes des Territoires. 79 % des femmes qui créent leur entreprise le font sans aucun financement. Seulement 26 % des fonds d’investissements sont attribués à des entreprises portées par des femmes”. Signe qu’il reste du travail pour faire accepter complètement l’entrepreneuriat féminin.

La frilosité des banques et autres business angels n’est pourtant pas justifiée : les entreprises gérées par des femmes affichent des taux de rentabilité supérieurs à la moyenne. Selon une étude intitulée First Round 10 Years Project, les startups fondées ou co-fondées par la gent féminine seraient 63 % plus performantes que celles fondées uniquement par des hommes. Aussi, un dollar investi dans leur capital en rapporterait 1,78, contre 1,31 pour les entreprises avec un homme à leur tête. D’après certains experts, ces résultats pourraient s’expliquer par un prisme de recrutement plus large chez les femmes dirigeantes, qui améliorerait la capacité à attirer des gens talentueux. “Sans tomber dans le cliché de la douceur du management féminin, elles apportent une nouvelle mouvance, un supplément d’âme, en matière de bien-être au bureau, estime Ludivine Lemarié. Et on sait que la performance est aussi indexée sur la façon dont on se sent au travail”. Femmes et entrepreneures, une combinaison qui va et ira de soi.